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D'Algérie - Djezaïr
Mouvement de réconciliation

Proposer une devise

"Il faut mettre ses principes dans les grandes choses, aux petites la miséricorde suffit." Albert Camus// "La vérité jaillira de l'apparente injustice." Albert Camus - la peste// "J'appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l'intarissable espérance." Jacques Berque// « Mais quand on parle au peuple dans sa langue, il ouvre grand les oreilles. On parle de l'arabe, on parle du français, mais on oublie l'essentiel, ce qu'on appelle le berbère. Terme faux, venimeux même qui vient du mot 'barbare'. Pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom? ne pas parler du 'Tamazirt', la langue, et d''Amazir', ce mot qui représente à la fois le lopin de terre, le pays et l'homme libre ? » Kateb Yacine// "le français est notre butin de guerre" Kateb Yacine.// "Primum non nocere" (d'abord ne pas nuire) Serment d'Hippocrate// " Rerum cognoscere causas" (heureux celui qui peut pénétrer le fond des choses) Virgile.// "Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde" Albert Camus.

D'Algérie-Djezaïr

Le MOUVEMENT D’Algérie-Djezaïr vient d’être officialisé par plus d’une centaine de membres fondateurs résidant dans le monde entier, ce 22 juin 2008 à Saint Denis (Paris - France). Il est ouvert à toutes celles et ceux qui voudront le rejoindre, natifs d'Algérie, et leurs descendants.

ORGANISATION

Elle est démocratique, c'est-à-dire horizontale, sans centralisme, et sans direction. Les décisions essentielles doivent être conformes à l’esprit du Texte Fondateur. Elles sont prises après larges consultations, où tous les membres donnent leurs opinions. Les règles internes sont arrêtées par les "adhérents". Pas de cotisations. Les groupes et le Mouvement trouvent les moyens de faire aboutir leurs actions.

Oran, si je t'oublie...

André Belamich, Albert Camus, Emmanuel Roblès...par Gérard Lehmann

                                                             ORAN   SI  JE  T´OUBLIE

                                                   



                                                 Entre nous dis-je, dans leur geste

                                                         de sel sauvage

                                                   de plages en flammes

                                                         ciel rouge en poche

                                             ne peuvent consentir aux morts sans

                                                            linceul.

                                                                     Anne-Lise Blanchard

                                                                     Apatride vérité





                                  Chacun à sa manière, André Belamich en forme de testament avec Souvenirs d´Oran, Jean Grenier depuis les hauteurs de Santa Cruz dans Inspirations méditerranéennes et Albert Camus comme le triomphe du Minotaure, Emmanuel Roblès avec Jeunes Saisons, tous quatre disent Oran.



L´étranger dans la ville

                

                 André Belamich ne reviendra pas à Oran:

                 Le raz-de-marée de l’Histoire l’a submergée, transformée de fond en comble (...). C’était fatal, c’était prévisible, je ne m’en plains pas. Mais, si j’y débarquais aujourd´hui, j´aurais l’impression pénible d’être un étranger chez moi.

                 Souvenirs d’Oran* nous promène dans l’Algérie de sa jeunesse. Un texte court et dense, un déferlement de couleurs, d’odeurs, de bruits et de mouvements de la rue et d’où émerge, entourée d’un groupe de cama- rades anonymes, la silhouette d’Albert Camus. Et, bien sûr, la mer et les bonheurs de la plage.

L’exemplaire est dédicacé à mon père qui fut son condisciple au lycée d’Alger et qu’il retrouva au soir de sa vie en métropole, l’un habitant Villefranche, l’autre Nice :

                 À Norbert, une bouffée cet air de bonheur que nous avons respiré ensemble.

                 Le récit, conduit d’une plume alerte, déploie pittoresque, couleur locale, scènes de genre, tous traits familiers de l’orientalisme des écrivains et des peintres qui se sont aventurés en Algérie du temps qu’elle était française :

                 Je m’arrêtais longuement au Village Nègre – le quartier musulman. J’aimais ses échoppes, dont chacune constituait un petit tableau: couvertures de laine aux couleurs savamment mariées, soieries pour femmes, babouches brodées d’argent. Sauf quand ils étaient submergés par les vociférations nasillardes que déversaient les larges pavillons des gramophones, les cafés étaient des refuges de silence. Quelle paix! Les hommes – on n’y voyait jamais de femmes – une feuille de menthe sur l’oreille, semblaient rêver sans fin devant leur tasse de thé, à la vanité de l’action.

                 Mais on  quêterait en vain dans ce récit la tendresse, l´intimité que l’on pourrait attendre d´un homme revenu sur les lieux de son enfance. Pas l’ombre de nostalgie ou de nostalgérie. L’impassibilité du regard instaure un fossé entre le sujet et l´objet maintenu à distance, l’exotisme impose une radicale altérité.

Au centre du récit, l’ami Camus, en cet été 1941:

                 Un jour, il nous apporta un fait-divers qu’il avait lu dans un journal, l’histoire navrante d’un exilé qui, de retour au pays après de longues années est égorgé par sa mère et sa sœur qui lui ont donné asile sans le reconnaître.

                 Mais Oran la française, où est-elle? Elle se réduit à un décor factice de préfecture à la française, avec son théâtre à colonnettes et à dômes dorés, sa mairie prétentieuse et ses cafés bruyants et ses habitants ont perdu, de leurs civilisations originelles, presque toute culture, comme des rosiers qui retournent à l’état sauvage.

André Belamich cite à propos des Oranais l’essai d’Albert Camus Le Minotaure ou la halte d’Oran:

                 On n’agite pas, dit Camus, sur les boulevards d’Oran, le problème de l’être, et l´on ne s’inquiète pas du chemin de la perfection.

Mais, protestera-t-on, Camus écrit pareillement sur son peuple, et pas seulement sur les Oranais:

                 Voici pourtant un peuple sans passé, sans tradition, et cependant non sans poésie – mais d’une poésie dont je sais bien la qualité charnelle, loin de la tendresse, celle même de leur ciel, la seule à la vérité qui m’émeuve et me rassemble. Le contraire d’un peuple civilisé, c’est un peuple créateur. (L´été à Alger)

                 L’Oran de Belamich est la ville de l´absence, de la mémoire sélective, réduite dans un premier temps à l’exotisme, dans un second à une minéralité proprement existentielle où la pierre est métaphore du silence, de la solitude: la splendeurs des ciels d’Orient, la fluidité des eaux maillées d’or, cette épaisseur charnelle, vibrante, colorée, ce mouvement, débouchent, au sortir de la ville, dans le monde des pierres, des ravins, des monts pelés, décolorés par l’excessive lumière.Oran est promise à l’effacement, à la dilution dans une Histoire qui porte en elle sa propre négation tandis que le spectateur s´enfonce dans l´anonymat du on:

                 Des Phéniciens, puis des Arabo-andalous l’avaient fondée, des Espagnols leur avaient succédé, des Turcs les avaient délogés, les Français s’y étaient établis, remplacés de nouveau par les musulmans. À la lumière crue de la réalité, on voit mieux aujourd’hui ce que cette énumération représente d’espoirs et de triomphes évanouis, de cris, de larmes, de déchirements, d’exils, de vaine et pitoyable agitation. L’Histoire continuera peut-être. Jusqu’au jour où Oran retrouvera son silence de pierre.

                 Lumineux en surface, Souvenirs d’Oran a des profondeurs glauques. Le livre traduit un double paradoxe caché sous une surface étincelante et pose une question. Ce retour dans le passé efface, dans le mouvement même de son lyrisme, le sujet comme partie prenante d´un temps, celui où des Français avaient fait de l´Algérie leur pays. Il trouve une apothéose à l’envers dans cette fin amenée comme naturellement, fin de l’histoire des hommes, fin de l’homme jeune qui fut. Et dans l’image de la pierre. La pierre ne pense pas, les souvenances lui sont étrangères, elle ne pousse pas. La pierre est seule, irrémédiablement. Elle est bien loin de la petite pierre douce comme un asphodèle de L’Été.  L´absolue promesse du néant étendue à l´espace par le temps.

                 L´amère jubilation de l’auteur des Souvenirs d’Oran, sa résignation doivent avoir quelque part une raison: quel a pu être le cheminement, en pensées, en actes, en mots, de cet homme qui fut un intime de Camus, pour qu’il ait éprouvé ainsi le besoin d´effacer, au soir de sa vie, une mémoire qui n’est pas seulement la sienne, mais aussi la nôtre, et que nous gardons précieusement comme un oiseau blessé dans le creux de la main?  Sans doute a-t-il fait l´erreur d´éprouver le souvenir de l´homme jeune qu´il fut, en le confrontant au spectacle désolant d´un présent clochardisé, celui d´une vacuité condamnée au désert du cœur et de l´esprit.

                 Ce sont des amours secrètes, celles qu’on partage avec une ville, écrivait Albert Camus dans L’été à Alger.

                 Mais l´Oranais André Belamich a-t-il jamais partagé avec la cité de secrètes amours? Il n´est plus là pour nous le dire.



L´éternité de nos désirs et la fragilité de nos vies



                 Quelques pages d´Inspirations méditerranéennes** ; un texte court, avec des goûts de Baudelaire ou de Valéry, le premier de ceux qu´égrène Jean Grenier dans son pèlerinage depuis l´Afrique du Nord jusqu´à la Grèce. Le titre n´en n´est pas Oran mais Santa Cruz. Santa Cruz, c´est aussi Oran l´espagnole, c´est la colline au-dessus de la ville, et, au sommet de la colline, près du fort, c´est la chapelle et la vierge qui la coiffe. Santa Cruz, c´est la légende de la statue de bois trouvée dans une barque naufragée, venant d´Espagne, c´est le pèlerinage et le miracle de la pluie lavant la ville de l´épidémie de choléra en 1847. C´est encore Wahran, la ville aux deux lions. C´est aujourd´hui, sur l´autre bord de la Méditerranée, la Notre-Dame des Déracinés et le pélerinage de la nostalgie. C´est la chanson de Jean-Pax Méfret.

                 Mais pour Jean Grenier, Oran, non inscrite dans l´histoire, est la cité du bruit, du fourmillement humain, de la solitude qu´imposent les grandes villes, le lieu des savoirs inutiles, des nouvelles sans intérêt, cité passe-partout, et qui n´existe au fond que vue de haut, vue de loin, vue depuis Santa Cruz. Oran est donc invitation au voyage, à l´ascension, à la contemplation fusionnelle: Rien n´est plus beau, rien n´est plus significatif, pour celui qui aime du même amour l´Afrique et la Méditerranée, que de contempler leur visage depuis Santa Cruz.

Le regard de Jean Grenier ne s´arrête pas à la mer, mais s´absorbe dans la lumière, car Santa Cruz est avant tout un hymne à la lumière, comme source liquide de vie, comme floraison d´aurores, puis, dans un épais- sissement, comme l´apparente immobilité de Midi. Et si la lumière enchante les yeux à Alger, à Oran elle parle à l´intelligence.

                 Santa-Cruz, vu d´en-bas, ne mérite que le pittoresque d´une description imaginative, sans plus: cette barque renversée à la proue de laquelle s´était fixé un coquillage. Quittons donc la cité des hommes pour l´aventure de la lumière sur le sentier qui mène à Santa Cruz, pour une aventure des sens et de l´esprit, comme un mouvement musical, comme un mouvement tout court: l´horizon recule, le ciel se creuse, la perspective s´approfondit, de la ville à la montagne de Tlemcen, vers l´intérieur des terres plutôt que vers la mer.

                 La lumière est pour la ville une grâce. La lumière, à Alger, se décompose, et à Oran elle compose l´Afrique dans la vérité d´un sol nu et dévasté. Des tas de monnaies blanches, une tache d´encre violette, la poussière d´or sur un miroir d´argent: voici Oran, voici la Méditerranée, voici enfin le sel de la plaine à travers le soleil.

Le monde contemplé depuis Santa-Cruz ne rappelle-t-il pas les peintres algériens? Il reste encore bien des choses à dire sur la couleur et la lumière des peintres et des poètes de l´Algérie de ces temps.

Si l´Oran d´André Belamich s´exilait dans un orientalisme où le regard développe cette radicale altérité, celui de Jean Grenier est une invite à l´amitié d´une colline, à l´adéquation, à l´identification, ou plutôt à ce que l´on pourrait appeler un phénomène d´introjection: ce n´est pas le moi qui se dissout dans l´univers, mais l´univers qui emplit le moi, qui s´accorde avec lui, comme un écho de ce qu´Albert Camus dirait être un consentement au monde, à la vie et à l´amour.

Le poète ne reste pas figé dans une posture contemplative, il participe à l´élan. Nous parlerons ici de respiration, de pneuma, de rythme, ou de musique, comme les thèmes des symphonies de Beethoven qui triomphent de l´indifférence, éveillent des sentiments d´estime, d´admiration, puis d´enthousiasme et enfin font de l´auditeur un acteur.

La distance est abolie, la fusion s´opère mais sans hybris:

                 C´est comme un espace qui s´ouvre de plus en plus large devant nous, et que baigne plus de lumière, toujours plus de lumière. On marche avec ivresse, mais avec une ivresse sûre d´elle-même et qui va droit au but, jusqu´à une sorte d´étreinte de la Nature et de l´esprit.

Nous ne sommes pas ici sur la colline où souffle l´esprit, et Barrès n´y suffirait pas, mais dans le royaume du corps qui s´ouvre à la Nature, de la Nature avec un N majuscule et de l´esprit sans majuscule, humain tout simplement, sans démesure et sans fausse retenue. Car l´esprit ne peut prendre l´entière mesure du monde et doit reconnaître ses limites:

                 Ce n´est pas qu´il y ait trop de choses dans le monde, mais c´est que notre esprit s´arrête court. Il n´est pas fait pour contenir; tout ce qu´il peut, c´est mesurer. Un paysage trop vaste, loin de nous remplir, nous vide. Mais à Santa-Cruz la limite n´est pas dépassée. On est tenté seulement devant un pareil spectacle de fermer les yeux pour se l´incorporer et s´en nourrir. Il nous permettra ainsi plus tard de nous passer de lui puisqu´il sera devenu nous.

                 Nous voilà parvenus au bout du sentier, face aux inscriptions naïves gravées sur la porte fermée de la chapelle. Regard porté sur un paysage de plus en plus vaste, processus fusionnel d´introjection, regard intérieur paupières fermées. Les yeux se rouvrent sur la porte, sur l´huma- nité des inquiétudes banales. La porte est fermeture symbolique à toute tentation d´apothéose religieuse. Le regard intérieur embrasse le monde sans l´emprisonner.

                 Santa-Cruz est bien le lieu d´une expérience, enchâssée dans un présent, du bonheur fragile, et dont la fragilité même fait le prix:

                 Ce jour-ci est pour moi comme un point d´équilibre, mais toujours prêt à se rompre, un équilibre fragile, celui même de l´œuvre d´art, ce fruit du hasard qu´un hasard contraire peut anéantir.

Cette fragilité inspire à Jean Grenier l´image du fléau de la balance, du souffle sur l´eau, puis du soleil déclinant: le temps est venu du retour vers la ville, son vacarme, ses lumières. Et l´adios, adios muchachos ressassé par un phonographe dans le faubourg de la ville n´est qu´une façon de refermer le texte, avec un sourire, sur la nostalgie des mots. La ville que l´on retrouve n´est cependant pas celle que l´on avait quittée, car [...] où que l´on aille, il est un lieu qui vous accompagne, et c´est la colline du Planteur et plus haut, Santa-Cruz.

                 Dans sa préface (datée de 1939), Jean Grenier écrit:

                 Il existe pour chaque homme des lieux prédestinés au bonheur, des paysages où il peut s´épanouir et connaître, au-delà du simple plaisir de vivre, une joie qui ressemble à un ravissement [...]. La Méditerranée peut inspirer un tel état de l´âme. Elle ne risque pas de jeter dans cette confusion de sentiments qui faisaient voir aux Romantiques dans les paysages un aliment spirituel ou même une intuition du divin.

                 Nous l´avons bien compris: Jean Grenier nous offre ici une expérience poétique, inverse au fond de ce qu´aurait été l´expérience reli- gieuse, mystique ou celle, projective, du moi romantique. C´est à peu près ce que l´auteur nous explique dans un texte d´Inspirations méditer- ranéennes intitulé La rose sans épines:

                 Rien n´est plus impossible à celui qui aspire à la sagesse que l´espérance; rien n´est plus inconciliable avec la vérité que l´idéal. Ou bien disons que son espérance est d´atteindre la sagesse, son idéal de connaître la vérité.

Ou encore:

                 Être poète, c´est aspirer moins haut car c´est prendre conscience de notre fragilité comme de notre éternité; ou plutôt c´est se sentir déchiré entre l´éternité de nos désirs et la fragilité de nos vies; c´est faire de cette union éphémère un mariage d´amour.

                 Éternité, fragilité: Et quel accord plus légitime peut unir l´homme à sa vie sinon la double conscience de son désir de durée et son destin de mort ? écrit Camus dans Noces.



                 Ce petit texte où la ville en elle-même ne joue qu´un rôle secondaire, figurant un décor de quotidienneté ardente et poussiéreuse, texte-prétexte, au fond, ne nous initie pas seulement à l´univers de Jean Grenier. Dans Souvenirs d´Oran paraissait la silhouette fugace d´Albert Camus. Avec Santa-Cruz émerge une dimension toute autre, essentielle pour le poète de Noces et de L´Été. Et il ne s´agit pas seulement des Inspirations méditerranéennes mais tout autant des Iles.

                 Loin de moi l´idée de réduire Jean Grenier à un rôle d´inspi- rateur dont l´oeuvre n´aurait eu que la seule vertu de la révélation pour le jeune Albert. Mais ici le moment est venu d´observer une halte, celle que nous propose Camus lui-même dans l´introduction qu´il rédigea pour Les Iles. Elle nous permettra de comprendre.

                 L´accord d´une pensée et d´un sentiment, de la légèreté et de la profondeur, le dépassement de l´adéquation brute à la nature, l´irruption dans le domaine de la création, voilà ce que représentent Les Iles pour Camus. Nulle sujétion de l´homme jeune face au maître, pour autant, mais une soumission enthousiaste, les sentiments de respect et de gratitude. Le culte de Camus pour ces dieux de la jouissance, mer, nuit et soleil, cette heureuse barbarie ne suffisent plus : il faut encore le sacré, la finitude de l´homme, l´amour impossible, pour que je puisse un jour retourner à mes dieux naturels avec moins d´arrogance.

Les noces du désir et de la fragilité prisonnière de l´instant débouchent sur la création comme une nouvelle naissance :

                 Une phrase se détache du livre ouvert, un mot résonne encore dans la pièce, et soudain autour du mot juste, de la note exacte, les contradictions s´ordonnent, le désordre cesse. En même temps, et déjà, en réponse à ce langage parfait, un chant plus timide, plus maladroit, s´élève dans l´obscurité de l´être.

C´est ainsi qu´Albert Camus, dans sa préface à la réédition des Iles, exprime sa naissance à la poésie et au désir d´écrire. Plus timide, plus maladroit que celui de Grenier ? Le chant d´Albert Camus qui s´élève dans Le Minotaure se développe avec d´autres textes, poétiques, dramatiques, de Noces et de  L´Eté aux nouvelles de L´exil et le royaume, sans jamais perdre de cette incertitude qui en fait la vérité et le charme.



Une petite pierre sèche et douce comme l´asphodèle



                 Au début, on erre dans le labyrinthe, on cherche la mer comme le signe d´Ariane. Mais on tourne en rond dans les rues fauves et oppressantes, et, à la fin, le Minotaure dévore les Oranais. Depuis longtemps, les Oranais n´errent plus. Ils ont accepté d´être mangés.

                 Nous avions, avec Belamich et Grenier, l´exotisme, la désillusion, la méditation sur le temps ou l´exaltation, mais jamais de véritable intimité.. Nous voilà plongés dans l´humour, sinon dans l´ironie, placés face à un Minotaure démythologisé à propos duquel Camus s´inquiète de savoir s´il est est affreux ou s´il n´est pas charmant, peut-être, (écrit-il à Jean Grenier) et qui, en fin de compte, se contente de manger : on l´imagine mâcher avec application des victimes consentantes.

                 Reconnaissons-le: L´Algérois n´est pas tendre à l´égard de cette préfecture française de la côte algérienne dont il a fait le décor de La Peste, que ce soit dans les premières pages du roman ou dans Le Minotaure ou la halte d´Oran ***. L´auteur s´attarde dans Le Minotaure aux joueurs de poker, aux amateurs de boxe (Camus fait le récit détaillé de matchs de boxe) et aux sociétés régionales. Les rues d´Oran – prononcez Oron pour être dans la note - sont un labyrinthe fauve et brûlant écrivait-il à Jean Grenier le 28 juillet 1941; les voici réduites à la poussière de chaleur et de caillou, à la boue quand il pleut. Les boutiques rassemblent et leurs vitrines exhibent le mauvais goût de l´Europe et de l´Orient, un inventaire à la Prévert dont l´exagération même, le baroque, fait tout pardonner... et fait sourire, en tout cas.

Quant à la jeunesse locale, elle a deux plaisirs essentiels: se faire cirer les souliers et promener ces mêmes souliers sur le boulevard. Sur les boule- vards, les fins d´après-midi, les jeunes gens aux cheveux gominés offrent des copies de Clark (Gable), les jeunes filles fardées sont autant de Marlène (Dietrich).

Les monuments sont convertis à la pierre et à l´ennui, eux aussi, avec cette Maison du Colon, rejeton bâtard des styles byzantin, égyptien et munichois, avec les fameux lions qui ont de la majesté et le torse court. Et le sculpteur s´appelle Caïn :

                 On raconte que, la nuit, ils descendent l´un après l´autre de leur socle, tournent silencieusement autour de la place obscure, et, à l´occasion, urinent longuement sous les grands ficus poussiéreux.

Au bout du compte, les vrais monuments d´Oran, ce sont encore ses pierres.

Camus, dans cette moquerie, prend-t-il distance à l´égard de la ville, y est-il étranger, lui l´Algérois, l´écrivain? Si on en avait le soupçon, il suffirait de rappeler ces lignes du début de La Peste :

                 Et notre population, franche, sympathique et active a toujours provoqué chez le voyageur une estime raisonnable.

Jusque là, Albert Camus employait, dans sa description de la vie à Oran, le on. Et, dans ce début du roman, voici qu´il passe au nous.

Un pas est franchi lorsqu´il y écrit :

                 Cette cité sans pittoresque, sans végétation et sans âme finit pas sembler reposante et on s´y endort enfin. Mais il est juste d´ajouter qu´elle s´est greffée sur un paysage sans égal, au milieu d´un plateau nu, entouré de collines lumineuses, devant une baie d´un dessin parfait.

L´Algérie de Camus n´est pas celle d´un exil absolu, comme un critique s´est essayé à le prouver, et Oran pas davantage.

                 Après tout, écrit Camus dans son Guide pour des villes sans passé, la meilleure façon de parler de ce qu´on aime est d´en parler légèrement.

Qu´il s´agisse d´Alger l´italienne et de sa douceur, ou d´Oran l´espagnole (une Espagne sans la tradition) et de sa cruauté, ou encore de Constantine, ces villes sont des villes sans passé. Elles n´offrent rien à la réflexion et tout à la passion. Elles ne sont faites ni pour la sagesse ni pour les nuances de goût. Un Barrès et ceux qui lui ressemblent y seraient broyés.

L´Algérie est une terre d´exception réservée à ceux qui y sont nés, cette race bâtarde, faite de mélanges imprévus, Espagnols et Alsaciens, Italiens Maltais, Juifs, Grecs, ou à une certaine race d´hommes qui puisse songer à se retirer au désert pour toujours. Étant né dans ce désert, je ne puis en tout cas en parler comme un visiteur. Nous savons que le désert est aussi celui des villes.

                 Et l´on trouve dans le Guide ces phrases si souvent reproduites parce qu´elles représentent une déclaration d´amour émouvante à sa patrie:

                 En ce qui concerne l´Algérie, j´ai toujours peur d´appuyer sur cette corde intérieure qui lui correspond en moi et dont je connais le chant aveugle et grave. Mais je puis dire au moins qu´elle est ma vraie patrie et qu´en n´importe quel lieu du monde, je reconnais ses fils et mes frères à ce rire d´amitié qui me prend devant eux.

                 Nous voyons bien qu´avec cette description d´Oran qui a parfois des accents de Cagayous sans l´originalité langagière du personnage - et je pense ici aux lions de la Place d´Armes ou à la description de la jeunesse oranaise ou encore au match de boxe - lorsque nous aurons dit Camus amusé, pittoresque et moqueur, il nous manquera encore deux ou trois choses d´importance.

L´une d´elles est donc qu´il faut tempérer la vision critique : concédons la part d´amitié, d´intimité, qui habite le texte, celle que je viens d´évoquer et qui vaut pour l´Algérie toute entière.

Une autre est que, au début du Minotaure, dans les passages intitulés Le désert à Oran et La pierre d´Ariane, une autre dimension s´affirme, celle de la minéralité, de la mer, de la plage, de la montagne, du soleil, de cette lumière, si éclatante qu´elle en devient noire et blanche (Guide), comme le lieu du silence, de la plénitude et d´une identification à la nature, et comme un écho d´autres textes de L´Été et de Noces.

                 Il y a, au fond, trois degrés dans le regard porté par Camus sur la ville. Le premier, nous l´avons vu, est amusé, familier, galéjeur, le second accorde à Oran quelque chose d´élevé :

                 Santa-Cruz ciselée dans le roc, les montagnes, la mer plate, le vent violent et le soleil, les grandes rues du port, les trains, les hangars, les quais et les rampes gigantesques qui gravissent le rocher de la ville, et dans la ville elle-même ces jeux et cet ennui, ce tumulte et cette solitude. Peut-être, en effet, tout cela n´est-il pas élevé. Mais le grand prix de ces îles surpeuplées, c´est que le coeur s´y dénude. Le silence n´est plus possible que dans les villes bruyantes.

Le troisième degré emporte la cité au niveau du désert, niveau que ne connaissent pas les villes d´Europe bruissantes d´un lourd passé, habitées par leurs témoins, placées comme Vienne au carrefour de l´Histoire, surchargées de poésie:

                 Pour fuir la poésie et retrouver la paix des pierres, d´autres lieux sans âme et sans recours, Oran est l´un de ceux-là.

C´est toute l´ambition des deux passages consacrés à la pierre, et, si l´on veut y retrouver la légèreté du ton pour un sujet grave, au caillou roi. L´un est intitulé Le désert à Oran, l´autre La pierre d´Ariane: la pierre et non le fil, mais la pierre comme un fil. Cet ennui dévorant qui crée le monstre crétois, ou du moins sa réplique placide, le voilà paré de certaines vertus, dont celles du sommeil, de l´équilibre, d´un cosmicité minérale/végétale gullivérisée, réduite à cette petite pierre sèche et douce comme l´asphodèle, celle qui est au commencement de tout, qui commence le monde et le temps du monde, avec, dans les dernières lignes du texte, ce frémissement d´aventure qui émeut la côte et ses caps, les vibrations d´un navire levant l´ancre.

                 Passé le caillou roi, le caillou exposé dans les vitrines, passés les tas de cailloux qui encombrent les rues, s´élève une poésie du désert, et, comme un écho de Noces à Tipasa (j´y ai noté cette phrase : les géraniums rouges versent leur sang sur ce qui fut maisons, temples et places publiques...), s´imposent l´envahissement minéral, la chaleur, la pourpre d´un géranium, posée sur les ossements de la terre, qui donne sa vie et son sang frais au paysage.

Cette minéralité fige la ville dans une gangue de pierre et règne plus haut:  face à la mer cette fois, ce sont, plaqués contre le ciel bleu, des champs de cailloux crayeux et friables où le soleil allume d´aveuglants incendies.[...] Si l´on peut définir le désert un lieu sans âme où le ciel est seul roi, alors Oran attend ses prophètes.

                 Et puis Santa-Cruz, encore une fois, d´où l´on aperçoit les cubes dispersés et coloriés d´Oran. Plus haut encore, les falaises déchiquetées qui entourent le plateau s´accroupissent dans la mer comme des bêtes rouges.( comme l´écho des Noces à Tipasa : cette masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s´ébranle d´un rythme sûr et pesant pour aller s´accroupir dans la mer...).

Quelques pages plus loin reparaît le thème de Santa-Cruz, comme un écho du récit de Jean Grenier:

                 Mais si j´avais à en parler, j´oublierais les cortèges sacrés qui gravissent la dure colline, aux grandes fêtes, pour évoquer d´autres pèlerinages. Solitaires, ils cheminent dans la pierre rouge, s´élèvent au-dessus de la baie immobile, et viennent consacrer au dénuement une heure lumineuse et parfaite.

Oran comme lieu du désert, comme univers épais et impassible, où l´esprit n´est pas distrait, où l´Histoire n´habite pas et offre toutes les libertés, la ville renvoie constamment aux autres textes poétiques d´Albert Camus, ceux du désert, du vent, de la mer et du soleil.

Et cette phrase du Désert :

                 La mesure de l´homme ? Le silence et les pierres mortes. Tout le reste appartient à l´histoire,

aurait tout aussi bien figurer dans Le Minotaure.

Si, dans d´autre textes, la pierre redevient pierre, retrouve sa substance première, sa nature - souvenons-nous des Noces à Tipasa : les ruines sont redevenues pierres, et perdant le poli imposé par l´homme, sont rentrées dans la nature - une matière dégagée des contingences de l´histoire et de l´empreinte de l´homme, Oran n´est pas la ville de la mort - la mort y est une incongruité - mais celle d´une humanité moyenne suspendue au fond dans le temps. Et il faudra l´irruption du  fléau pour introduire une chronologie: ce sera La Peste. Mais sans oublier que cette chronologie n´est pas linéaire mais cyclique: le mal reste présent, prêt à se manifester, éternellement.

                 Une longue halte: Oran fut pour Camus, dans les années quarante et un et quarante deux, celles  précisément qu´évoquait André Belamich, une expérience de la solitude, un moment d´attente forcée pour le jeune écrivain, mais tout de même avec ce groupe d´amis l´entourant, Francine, et la plage estivale où cette vie animale avait quelque chose de profondément heureux, écrit-il à Jean Grenier le 22 juillet 1941.

                 Comme cette côte prête à cingler vers le large méditerranéen, le Minotaure renvoie au Guide, à Noces, à L´Été, à L´exil et le royaume, à ses Carnets, à sa correspondance avec Jean Grenier, comme une chambre d´échos où les oeuvres, celles-ci et d´autres, les images et les pensées, se répondent.

Deux voies s´offrent alors: la première, qui dépasserait le cadre choisi de ces pages, consisterait précisément à repérer dans l´oeuvre de Camus le développement de ces images et leur ordonnancement dans une architecture. L´autre invite le liseur de mots à se faire rêveur de mots, à laisser la rêverie prolonger la lecture. Je la suivrai un court instant.

                 Pour apprécier à sa juste valeur, éclairante, la poétique de la pierre dans Le Minotaure,  ou encore telle qu´elle s´esquisse dans Les Carnets (II) ou Le petit Guide pour des villes sans passé, il faudra nous déprendre de l´image familière, culturelle, du désert comme la représentation privilégiée de la mort, de la déshérence, de la stérilité, de l´isolement. Il faudra tout un travail d´adhérence aux images de Camus, et à la pensée qui les sous-tend. Pour considérer la pierre d´un autre oeil, il faudra auparavant laisser parler les choses.

                 On pourrait, par exemple, partir de cette petite pierre sèche et douce comme l´asphodèle, de ce passage du minéral gullivérisé, poli par le vent ou la mer, ou peut-être, qui sait ?  par la main de l´homme. La pierre qu´il aura bien fallu ramasser pour en éprouver la douceur sèche au creux de la main. Cette douceur intime, le mouvement de la comparaison l´associe au végétal, la végétalise. Imagine-t-on l´asphodèle humble et timide ? L´asphodèle plante sa hampe florale avec fierté sur les plateaux crayeux, la plante est haute et drue et sa tige fibreuse résiste à la cueillette. Victor Hugo l´éternisa dans La légende des Siècles et Albert Camus la pérennise ; la grappe de fleurs de lys du désert est douce au toucher. La petite pierre douce est à mesure d´homme, elle est la pierre des com- mencements. Ab initio. Elle est celle de l´initiation, de l´ouverture, de la délivrance. Elle est la pierre d´Ariane.

Ariane, ma soeur... N´attendons ni Thésé, ni Ariane, seul paraît, métaphore de l´enui dévorant, le Monstre ruminant. L´espace urbain, il est vrai, est cet escargot qui tourne le dos à la mer pourtant proche, avec ses plages sauvages et ses moissons de fleurs, de filles-fleurs. La ville est prise dans une gangue de pierre, et ce qui tire, ailleurs, sa poésie du végétal prend ici un visage de pierre.

C´est alors que nous devons nous rappeler l´inversion, la subversion des valeurs de la pétrification qu´annonce la petite pierre-talisman. Si la pierre est médiation, l´avalement, la déglutition pourraient bien représenter une naissance à l´envers et l´Oranais un nouveau Jonas. Dans La terre et les rêveries du repos, déjà, Gaston Bachelard nous rappelait ces rêveries qui justaposent l´image du labyrinthe et l´aventure de Jonas : l´intérieur charnu du monstre prolonge ici la gangue pierreuse, enspiralée de la ville. Mythe réduit à une caricature bonasse, psychologiquement défait des valeurs d´angoisse et de perdition que son thériomorphisme engage, le Minotaure n´est plus ce qu´il a été, mais pourrait ici récupérer des valeurs d´intimité.

Cette inversion dessine le chemin qui enclenche un processus d´indifférenciation où les trois règnes - minéral, végétal, animal - se rejoignent, se conjuguent. Nous avons tout au bout le vieux rêve d´unité, d´individuation jungien, mais porté à un niveau  spirituel, expansif, plutôt que freudien/régressif. La ville enspiralée est invitation au voyage initiatique, résolution du conflit qui oppose l´immobilité au mouvement, l´intérieur à l´extérieur, l´infime au démesuré, dans ce consentement à la pierre sur le chemin du néant, et sur le chemin de la mer. Flaubert nous a laissé le cri de Saint-Antoine, Camus exprime le sien propre :

                 N´être rien ! Pendant des millénaires, ce grand cri a soulevé des millions d´hommes en révolte contre le désir et la douleur.

Le néant, comme l´absolu, échappe à la mesure humaine: mais pour autant, ne rejetons pas non plus les rares invitations au sommeil que nous dispense la terre. À mi-chemin de la création et de la destruction, dans un juste équilibre, nous voici invités aux ténèbres d´Eurydice et au sommeil d´Isis. Peut-on quitter Albert Camus sans s´arrêter, ne serait-ce qu´un court instant, à ces figures de l´au-delà, de l´aller-retour qu´il nous propose discrètement ? La tentation est grande d´étendre la pétrification comme un terme final à celui qui vit la vie lente de la pierre, qui ressent cette oppression fauve. Il faut donc se garder de faire du désert exclusivement le lieu privilégié de l´imaginaire de l´écrivain, il ne faut pas oublier de l´in- clure dans ce mouvement double et complémentaire qui jamais ne s´en- fonce dans l´intérieur des terres. Car au bord de la mer, dans le soleil, la matière pierreuse s´anime de l´appel au voyage.

Le Minotaure développe un champ sémantique du repos, de la tranquillité, de la solitude aussi, mais d´une solitude méditative, de la pensée dénudée, de l´histoire rendue au présent, du désert nécessaire à la manifestation d´une certaine vérité, des noces de l´homme et du monde.

                 Quant à la petite pierre douce comme un asphodèle, elle amorce ce grand mouvement de la pierre, les coques vibrantes du départ:

                 [...] tous les caps de la côte ont l´air d´une flotille en partance. Ces lourds galions de roc tremblent sur leurs quilles, comme s´ils se préparaient à cingler vers les îles du soleil.

                 La pierre d´un côté, de l´autre la mer-soleil. Et leur conjonction.



Jeunes Saisons



                 D´évidence, Camus détestait Oran (ma ville natale), écrit Emmanuel Roblès dans Camus frère de soleil, tout en rappelant que lors de la parution du Minotaure, édité à Paris par Edmond Charlot,        Camus avait reçu des lettres anonymes contenant des menaces s´il remettait les pieds à Oran. Mais, ajoute Roblès, Camus s´amenda, si j´ose dire, plus tard en multipliant des notations sur Oran qui me touchent, parues dans Actuelles 1935-1942. Et il en cite plusieurs passages, dont celui-ci:

Pour une certaine race d´hommes, la créature, partout où elle est belle, est une patrie aux mille capitales. Oran est l´une de celles-ci.



Camus a-t-il fait amende honorable? Rappelons-nous  la courte préface au Minotaure dans l´édition de L´Été en 1953, et  qui s´achève sur l´humour de ces mots: Cité heureuse et réaliste, Oran désormais n´a plus besoin d´écrivains: elle attend   des touristes.

On pourrait dire qu´Oran fut à Roblès ce qu´Alger fut à Camus. On ne s´étonnera pas de retrouver dans Jeunes saisons, écrit en 1958, publié en 1961 et réédité en 1995, la même année que Camus frère de soleil, des bouffées rappelant L´Été ou Le Premier homme.

Santa Cruz, d´abord, qui salue le voyageur:

                 La même joie, toujours neuve et légère, bondit en moi chaque fois que mon regard, du plus loin, distingue enfin la crête de Santa- Cruz et son vieux fort espagnol, roux et trapu comme un lion couché. (p.9)

Santa Cruz revient dans Jeunes saisons :

                 À douze ou treize ans, je pouvais rester des heures enfermé seul à lire ou à rêver. Souvent je montais sur la terrasse et j´imaginais de lointains voyages face à la mer indigo et aux collines fauves de Santa Cruz.

Et plus avant dans le texte encore, revient Santa-Cruz:

                 Santa-Cruz, son bois de pins, sa chapelle et son fort étaient pour nous la plus exaltante des promenades. (p.32) On y explore les souterrains du fort, on y domine la ville, on s´y sent le coeur aventureux…

Emmanuel Roblès réalisera ces voyages aux quatre coins du monde, mais le souvenir qu´il garde n´est pas celui des voyages, mais de ses lectures sur les contrées lointaines, avec ces lignes qui ont un goût de Camus dans le dernier passage du Minotaure:

                 À Oran, Durant ces années neuves, j´étais comme ces voiliers qui tremblent sur leur quille et semblent frémir d´impatience avant d´appareiller! (p. 19-20) Et l´écrivain raconte comment l´un des ses camarades tentera l´aventure en passager clandestin,  jusqu´en Égypte, et se retrouvera à Oran magnifié de l´auréole du héros et gratifié d´une monumentale râclée paternelle.

Les souvenirs d´enfance s´égrènent au fil des pages: scènes de genre auditives ou visuelles, scènes de rue : les deux guitaristes aveugles, la marchande d´herbes, celle qui vendait des feuilles de murier pour l´élevage de vers à soie, les gitanes, le marchand de pâtisseries ambulant, le turron ou la mouna pascale, le marchand de fromages, les marabouts, le marchand de lait avec ses chèvres, les Alicantais ayant passé la mer pour venir vendre leurs glaces, l´homme à l´estomac d´acier et surtout l´homme-aux-chiens, l´homme-fourrière que l´on retrouve en détail dans Le Premier homme. Ce qui, aux yeux d´un  lecteur métropolitain d´aujourd´hui, semble exotique et d´un exotisme pourrait-on dire mi-oriental, était familier à cette génération de Français d´Algérie et à leurs enfants. Chacun de ceux qui ont vécu là-bas en ces temps, citadins ou campagnards, ont de semblables souvenirs, et dont l´évocation provoquent de semblables sentiments, sinon plus désespérés et plus violents:

                 Tous ces visages, tous ces bruits, ces appels appartenaient intimement à mon univers d´enfant. Je les revois, je les entends quand je retourne dans ce coin du monde où habite encore ma mère. Ils sont vivants dans une zone privilégiée de ma mémoire et, même quand je suis très loin et comme étranger à ces années englouties, un rien suffit parfois à les faire revenir, affleurer avec une puissance d´évocation qui me trouble, me rend triste, et c´est peut-être ce qu´on appelle la nostalgie. (p. 15)

Jeunes saisons, c´est aussi, bien sûr, l´univers familial, où le père est absent, où la grand´mère occupe une place privilégiée, plus avenante que celle que l´on trouve dans Le Premier homme…C´est l´univers de la rue, des copains, des bandes, c´est la vie religieuse, le théâtre et le cinéma, la boxe, les différentes communautés et leurs quartiers. Et les plages, bien sûr, et Santa-Cruz encore, d´où l´on domine la ville et qui s´ouvre sur l´horizon de mondes rêvés:

                 Vers le large, à la rencontre du ciel et de la mer, la tradition disait que, par temps clair, on distinguait les côtes d´Espagne. Et, les yeux clignés, j´attendais souvent que la lumière fût propice, que le miracle se produisît et que surgît des eaux la vision fabuleuse. (p.94)

Roblès écrivait ses lignes en 1958, l´année où Camus publie ses Chroniques algériennes, ou l´espoir se conjugue à l´angoisse. Cette dimension est absente de Jeunes saisons: l´Oran de Roblès n´existe que dans son passé, pour son pouvoir de susciter et de ressusciter le souvenir. Il est lourd d´une absence. D´un non-dit.





Cinquantenaires inopportuns



                 Mai 2008 : il y a cinquante ans paraissait, dans l´indifférence ou dans l´hostilité un volume de textes étalés sur une vingtaine d´années : les Chroniques algériennes.

                 Mai 1958. Il y a cinquante ans, c´était mai 1958 à Alger, le 13 mai et les jours qui suivirent.

Albert Camus ajouta ces quelques lignes de commentaires à l´événement :

                 De vastes changements s´opèrent dans les esprits en Algérie et ces changements autorisent de grandes espérances en même temps que des craintes.

                 Nous savons le bûcher qui sacrifia ces espérances et l´horreur, qui justifia ces craintes.

                 Les 5 et 6 juillet 1962, un autre Minotaure, autrement sangui- naire que celui de Camus, dévastait Oran, faisant des milliers d´innocentes victimes et la douleur jamais éteinte de leurs familles. Le monstre fabu- leux, dont l´histoire officielle s´obstine à démentir l´existence, Jean Monneret nous le décrit avec une minutie clinique et chiffrée. ****

                 Qu´aurait-il dit, Albert Camus, de cette Saint-Barthélémy, des exploits du dieu au front bas aiguillonné par la Gidouille au képi étoilé? De l´ivresse meurtrière ? Du nettoyage ethnique ? De la fuite éperdue ? Des charniers? De l´amnésie nationale comme le réflexe de la honte dégui- sée en fausse pudeur et de la haine de soi affublée de bonne conscience? Du négationnisme insolent? L´irruption de l´histoire crée des abîmes dans la vie des hommes, que la raison ni la dialectique ne justifient.

                 Il n´était plus là, et sa voix a manqué.

                 Mais peut-être le désespoir et le chagrin d´André Belamich nous donnent-t-il la mesure de ceux qui auraient été les siens s´il avait été là ce 5 juillet? Et au désespoir et au chagrin, commet ne pas ajouter la colère, la révolte, la fidélité au onzième commandement, et l´homme jamais ne trahissant son difficile métier d´homme ?



                                          *          *          *

                

                 Nous avons accompli quelques pas dans un passé englouti, recomposé par la mémoire ou l´imagination. Englouti pour nous, qui ne pourrions y être aujourd´hui, au mieux, que des touristes égarés ou des archéologues de la mémoire en quête des nécropoles pillées. Englouti pour André Belamich qui rêvait, face à son exil, d´une minéralité à la reconquête de son royaume. Englouti pour Jean Grenier le voyageur, qui ne ressentait pas l´Algérie comme son pays. Englouti par les silences volontaires de l´Histoire. Englouti pour Albert Camus qui rêvait d´une terre méditerranéenne de métissage, d´amitié et non de ségrégation, de mains tendues et non de gorges tranchées. Et, pour Emannuel Roblès, enfoui dans la ouate de l´enfance.

                 Mais pour un court instant, au gré de cette lecture attentive, afin de célébrer les sourires de l´amitié, quelques textes auront fait vibrer cette corde intérieure, auront animé un court instant, comme une invite à penser et à sentir plus avant, quatre silhouettes fraternelles qui signèrent, avec des mots de poète, les traces de leur passage à Oran.





Lundeborg, le 13 mai 2008







                 * André Belamich : Souvenirs d´Oran. Éditions Domens, 1995. Olivier Todd (Camus, une vie p. 270-271) a repris une partie de ce texte à son compte personnel, en omettant les guillemets. Il renvoie cependant en note à des entretiens avec André Belamich et à un beau texte – inédit – de ce dernier, Souvenirs d’Oran.

André Belamich laissera un nom comme traducteur, entre autres, des œuvres de Frederico Garcia Lorca (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade).



                 ** Jean Grenier : Santa Cruz et autres paysages africains, avec un dessin de Jean Clot. Collection Méditerranée, Paris éd. Charlot 1937. Santa Cruz in Inspirations méditerranéennes, Gallimard 1941, p. 15-20.

Les Iles, avec une Introduction d´Albert Camus, Gallimard 1933.



                 *** Albert Camus: Le minotaure ou la halte d´Oran, p. 809-832 et Petit guide pour des villes sans passé, p. 845-850 in L´Été, Essais, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade 1965. Il faut bien sûr y ajouter le décor de La peste. Sur Oran, je renvoie également à la Correspondance Albert Camus-Jean Grenier et aux Carnets.



****  Emmanuel Roblès : Jeunes Saisons (Le Seuil 1995)



                 ***** Jean Monneret: La tragédie dissimulée Oran 5 juillet 1962   (Michalon 2006), et La phase finale de la guerre d´Algérie (L´Harmattan 2000). Je renvoie également à Raphaël Delpart: Les souffrances secrètes des Français d´Algérie (Michel Lafon 2007), à George-Marc Benamou: Un mensonge français (Robert Laffont 2003) et à Daniel Lecomte: Camus si tu savais ! Le Seuil 2007).

Et puis enfin on consultera sur Internet : Témoin et carrefour de plusieurs civilisations, le vieil Oran disparaît ! et Oran, ville fantôme du journaliste de L´Expression Ouahib Aït -Ouakli.

                

Wagner le 02.04.12 à 13:45 dans d/ Nos écrivains célèbres. - Lu 1344 fois - Version imprimable
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